Kinonymie

La toponymie, ou l’étude des noms de lieux, est une approche qui peut révéler des enseignements sur nos espaces vécus au quotidien : on peut étudier le nom des rues, le nom des écoles, voici venu le temps de passer à la loupe le nom des cinémas. La liste des 2000 établissements cinématographiques a été ouverte au public par le CNC ici. Après avoir classé les noms en cinq grandes catégories, voici donc le haut du classement des noms de cinémas les plus courants en France :

Devant les noms d’opérateurs plus ou moins historiques (Gaumont, Pathé,Méga CGR, UGC, MK2…) arrive en tête le Rex, vestige d’une époque où les salles de cinémas étaient nombreuses et indépendantes. Après leur apogée dans les années 1950, menacées par la rationalisation et le développement de multiplex hors des centres-villes, le nombre de salles a drastiquement diminué et leur empreinte dans le maillage urbain s’est restreinte comme le montre de façon explicite cette carte sur la ville de Grenoble. Les noms de cinémas attribués à des franchises ont remplacé les noms explicites qui souhaitaient faire rêver le public. Même si beaucoup de ces enseignes aux noms exotiques ont disparu, il en reste encore et les cas les plus intéressants sont regroupés dans la catégorie des ‘noms classiques’ dont le palmarès est détaillé dans ce diagramme :

Il fallait des noms qui claquent pour épater le public, on invoquait tour à tour la puissance et le faste (Palace, Majestic, Royal, Régent, Empire, Aiglon, Elysée, Roc…), le monde du spectacle (Casino, Etoile, Star, Stella, Variétés, Olympia, Lido…), la nouveauté (Moderne, Concorde, Espace, Apollo …), les grandeurs architecturales (Arcades, Colisée, Capitole, Coupole, Nef …), le bonheur (Eden, Paradiso, Paradisio, Utopia, Eldorado…), le vivre-ensemble (Forum, Auditorium, Agora…) ou au contraire l’entre soi (Club, Select, Monciné…). Avec le Familia, les exploitants pouvaient également insister sur le caractère familial de leur établissement afin de garantir aux parents un spectacle adapté aux enfants.
Certains choisissent le vocabulaire du cinéma pour se faire un nom dans l’espace public : Studio, 7ème art, Caméo, Lumières, Cinématographe, Clap, Bobine… ou des références à des films ayant marqué leur époque (Strada, Atmosphère, 400 coups…)

On repère aussi quatre noms latins en bonnes places dans le palmarès : Rex, Vox, Lux et Pax. Il semblerait, même si les sources d’infos sur le sujet sont rares (si un connaisseur peut m’éclaircir, il est le bienvenu), que la première génération de salles portait régulièrement le nom de Lux (lumière), arrivèrent ensuite les Vox (voix) pour signifier le passage du cinéma muet au parlant ou encore les Rex (roi) pour les salles de grande envergure. Et les Pax (paix) pour adoucir les mœurs de cette concurrence acharnée ? Voici une carte pour retrouver ces cinémas, il suffit de survoler le point pour connaitre leur nom exact et la commune d’implantation :


Parfois les exploitants ont à cœur de signifier leur attachement à une ville, à une région, ou plutôt à l’image qu’elles renvoient. Le Paris ou le Normandy sont dans ce cas, le Picardy me semble plutôt être un clin d’œil taquin. Pour répondre à leurs voisins normands, les bretons se distinguent encore par leur fierté régionale avec le Bretagne ou le Celtic. Match nul concernant les immigrés de ces deux régions à Paris puisqu’ils ont tous deux réussi à y nommer un cinéma faisant référence à la patrie d’origine. Enfin, si on trouve la plupart des cinémas Atlantic près de l’océan, on sera peut-être plus surpris de trouver un Mistral à Paris.

Quoi de plus beau que de passer à la postérité sur le fronton d’une salle de cinéma ? Certains ont eu cette chance, les premiers étant assez logiquement les frères Lumière, ingénieurs ayant joué un grand rôle dans le traitement de l’image, ou Georges Méliès, créateur des premiers trucages au cinéma.

On trouve également dans ce classement des acteurs ayant traversé l’âge d’or du cinéma (Gérard Philipe très plébiscité dans les villes communistes, Louis Jouvet, Jean Gabin, Chaplin…) et des réalisateurs (François Truffaut, Max Linder, Jean Vilar…) voire des personnages de fictions (Cyrano, Arlequin). Preuve d’une volonté récente de féminisation de l’espace public, les deux personnalités de ce palmarès toujours en vie sont également les deux seules femmes (Jeanne Moreau et Agnès Varda). Les personnalités avec des liens plus distants voire inexistants avec le 7ème art restent très présents : des personnages historiques dont le mérite est probablement de situer géographiquement la salle de cinéma dans la ville (Jeanne d’Arc, Vauban), mais également des écrivains ou des dramaturges (André Malraux, Marcel Pagnol, Paul Eluard, Molière…). Seules les personnalités apparaissant au moins à 3 reprises sur les frontons des salles de cinémas ont été identifiées mais il en existe beaucoup d’autres.

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